Comment la "greenflation" menace la transition énergétique

Il y a 10 mois 500

Publié le 13 janvier 2022

Indispensables au développement des voitures électriques, panneaux solaires, éoliennes... les métaux voient leurs prix s'envoler, atteignant des records. Celui du lithium a ainsi explosé de plus de 400 %. Ce phénomène de "greenflation" pourrait même freiner les politiques de transition énergétique. Mais la Banque centrale européenne prévient : le coût du changement climatique sera encore plus élevé. 

Aluminium, cuivre, nickel… les cours des métaux essentiels à la transition écologique grimpent à des niveaux records depuis l’année dernière. Le prix du lithium, élément indispensable à la fabrication des batteries pour les véhicules électriques, a connu un boom de 437 % selon les données de Trading Economics. Le site Quartz rapporte d’ailleurs que c’est la première fois que la demande mondiale de lithium dépasse l’offre. Côté cuivre, la barre des 10 000 dollars a été atteinte. Alors que le monde veut tourner le dos aux énergies fossiles, les importants besoins en énergie propre alimentent la hausse des cours. Un terme désigne cette situation : la greenflation.

"Les prix des matières premières peuvent rester élevés pendant des décennies alors que les sociétés minières ont du mal à répondre à la demande de la transition énergétique", a déclaré à Bloomberg TV la responsable mondiale des investissements thématiques et sectoriels de BlackRock, Evy Hambro. Alors que le monde paye un sous-investissement dans ces métaux, la demande, elle, ne cesse d’augmenter. Selon l’Agence internationale de l’énergie, d’ici 2040, avec le développement des énergies renouvelables et de la voiture électrique, le monde consommera 40 fois plus de lithium, 20 fois plus de nickel et sept fois plus de manganèse.

"Allons-nous être prêts à accepter plus d'inflation ?"

Si l’offre n’est pas à la hauteur de la demande, c’est aussi que les blocages s’intensifient, alimentant la hausse des prix. En cause : les impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) liés notamment à l’extraction de ces métaux. Au Chili, au Pérou, en Alaska et même en Serbie… des projets miniers sont en suspens face à la résistance des communautés locales.

Le journaliste indépendant Guillaume Pitron, auteur de "La guerre des métaux rares" a largement documenté la face cachée de la transition énergétique. Rejets d’effluents toxiques, pollution, eaux chargées en métaux lourds, travail forcé… La Chine, qui produit 85 % des métaux rares, est pointée du doigt. Or cette dernière, qui s’est engagée à la neutralité carbone en 2060, a récemment plafonné la production des nouvelles fonderies d’aluminium, un des métaux les plus sales à produire.

Une situation qui pourrait bien freiner la transition écologique. Aux États-Unis, selon le journal spécialisé E&E News, la greenflation pourrait suffire à contrecarrer la législation sur le climat. Le président de la commission énergie et ressources naturelles au Sénat, Joe Manchin, a dit vouloir bloquer les démocrates concernant le projet de loi sur le climat. En juin dernier, Larry Fink, le patron du plus grand gestionnaire d’actifs de la planète, BlackRock, mettait en garde : "Si notre solution consiste uniquement à obtenir un monde vert, nous allons avoir une inflation beaucoup plus élevée, car nous n'avons pas encore la technologie pour faire tout cela". Et d’interroger : "Allons-nous être prêts à accepter plus d'inflation, si l'inflation doit accélérer notre empreinte verte ?"

Le coût de l'inaction encore plus élevé

Pour l’instant, les experts sont divisés sur la durée de cette greenflation car celle-ci est renforcée par les problèmes d’approvisionnement liés au Covid-19, la hausse des prix de l’énergie ou encore des normes environnementales plus élevées. Mais pour le sénateur américain très engagé sur le climat Sheldon Whitehouse, freiner la transition énergétique à cause de la hausse des prix c’est avoir un "regard complètement borgne sur un problème qui a une dimension importante".

De fait, le coût de l’inaction climatique, lui, apparaît comme bien plus lourd. Un rapport de la Banque centrale européenne publié en septembre dernier indiquait : "Les coûts à court terme de la transition sont dérisoires par rapport aux coûts du changement climatique sans entrave à moyen et long terme". Pour réduire sa dépendance à la Chine ou à l’Australie et être moins soumise à la fluctuation des prix de ces métaux si recherchés, l’Europe ne remet pas en cause la transition écologique. Bruxelles réfléchit à ouvrir des mines de lithium sur son territoire, sous réserve de normes environnementales exigeantes.

Marina Fabre Soundron @fabre_marina

Lire la Suite de l'Article