La Cour des Comptes appelle à prendre du recul sur le nucléaire avant d'engager la France jusqu'au XXIIe siècle

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Publié le 10 juillet 2020

Alors que le calendrier et les coûts de l’EPR de Flamanville, le réacteur nucléaire en construction en Normandie, ont complètement dérivé, la Cour des Comptes appelle à un exercice de vérité sur la filière avant de lancer de nouveaux chantiers de réacteurs en France. Pour les magistrats, le pays doit se doter d’une vision de son mix électrique à long terme avant de faire des choix qui auront des conséquences "jusqu’au XXIIe siècle".

La France vient, avec Fessenheim, de fermer pour la première fois un réacteur nucléaire fonctionnel de dernière génération. Une fermeture qui pousse le pays à s’interroger sur la suite de son histoire dans l’atome civil. Des réponses sont peut-être à trouver du côté de la Cour des Comptes, qui sort un rapport sévère sur la filière EPR, le réacteur français de 3e génération dont une unité est en construction à Flamanville dans la Manche. Pour son Président Pierre Moscovici, "la construction de l’EPR de Flamanville" est "un échec opérationnel aux causes multiples".

.@pierremoscovici : "Le coût de construction de l'#EPR de #Flamanville est estimé par EDF à 12,4 Md€, auquel s'ajouteront des coûts complémentaires qui pourraient atteindre près de 6,7 Md€, soit un total de 19,1 Md€"#Nucléaire pic.twitter.com/oOe9je1C4V

— Cour des comptes (@Courdescomptes) July 9, 2020

Les sages de la rue Cambon listent une série de chiffres accablants. Lors du lancement du chantier en 2008, EDF avait estimé la durée de construction à 54 mois, elle est désormais 187 mois "avant prise en compte de l’impact de l’épidémie de Covid-19 qui fait naître un risque d’allongement de ce délai". Le besoin d’ingénierie de construction est passé de 5 millions d’heures à 22 millions. Tandis que "onze des douze principaux contrats de l’EPR ont connu des augmentations de coûts comprises entre 100 % et 700 %."

Un coût élevé de l’électricité

Ces dérives industrielles ont induit un inévitable surcoût. Le prix du chantier a été multiplié par 3,3. "Le coût de construction est estimé par EDF à 12,4 milliards d’euros, auxquels s’ajouteront des coûts complémentaires qui pourraient atteindre près de 6,7 milliards d’euros", calculent les magistrats. Ces derniers émettent une estimation du coût de l’électricité produite par ce réacteur une fois qu’il sera mis en service vers 2023. Il le chiffre entre 110 et 120 euros par Mégawattheure. À comparer aux 30 à 40 euros du nucléaire actuel, aux 70 euros de l’éolien ou aux 140 euros de l’éolien offshore.

Pour les experts du nucléaire, cette somme est à relativiser car elle baissera drastiquement avec les effets de série. Or justement, EDF demande le lancement de nouveaux chantiers d’EPR2 (un EPR optimisé) pour remplacer la fermeture à venir d’une partie du parc actuel. Le gouvernement reporte toute décision au prochain quinquennat. La Cour des comptes, de son côté, appelle à la vigilance avant de se décider sur une éventuelle construction de réacteurs nucléaires de nouvelle génération.

Les magistrats suggèrent d’abord "un exercice de retour d'expérience complet sur tous les EPR construits ou en construction en France et à l'étranger". Outre Flamanville, un EPR est en construction en Finlande depuis 2004, deux sont en fonctionnement à Taishan en Chine et EDF a lancé deux chantiers au Royaume-Uni. Ils demandent aussi "une analyse complète du mix électrique à l'horizon 2050" préalable à toute décision. La programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), qui sert de feuille de route au gouvernement, a aujourd'hui pour horizon 2028 seulement.

Engager la France pour 80 ans au moins

"L’enjeu financier est majeur : le coût de construction de trois paires d’EPR2 est estimé à 46 milliards d’euros", écrivent les auteurs du rapport. Ils ajoutent : "La décision de construire ou non de futurs EPR aura des conséquences jusqu’au XXIIe siècle". Pour pouvoir prendre une décision, la Cour prône également de "calculer la rentabilité prévisionnelle du réacteur de Flamanville 3 et de l'EPR2". Les estimations actuelles reposent encore sur des "données partielles" et "des hypothèses à préciser", s'inquiètent les magistrats.

Pour autant, Pierre Moscovoci tient à ne pas tirer de trait définitif sur la technologie de l’atome. Les difficultés "ne doivent pas conduire à disqualifier cette technologie", mais "il faut constater des difficultés passées considérables qui peuvent orienter les choix futurs", explique-t-il. Pour la Cour des comptes, EDF ou la filière ne sont pas seules à blâmer. L’échec opérationnel doit être un signal d’alarme pour toutes les administrations concernées, comme l’Agence des participations de l’État ou la direction générale chargée de l’énergie, qui ont failli dans leur suivi.

Le #nucléaire est un atout clé dans la lutte contre le #changementclimatique. Les compétences mobilisées par la filière sur les chantiers #EPR dans le monde et le plan Excell, déjà bien engagé, nous permettent de renouer avec l’excellence industrielle. https://t.co/FugTVqA5wQ

— Xavier URSAT (@xursat) July 9, 2020

Le responsable du nucléaire chez EDF, Xavier Ursat répond sur Twitter à l’étude de la Cour des Comptes. "Le nucléaire est un atout clé dans la lutte contre le changement climatique. Les compétences mobilisées par la filière sur les chantiers EPR dans le monde et le plan Excell, déjà bien engagé, nous permettent de renouer avec l’excellence industrielle", assure-t-il. Il ajoute : "Mi-2021, nous remettrons au gouvernement un dossier complet sur les aspects techniques, industriels et économiques d'un programme de construction de 6 nouveaux réacteurs nucléaires".

Ludovic Dupin, @LudovicDupin

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